L’origine des Yakuza

Partie 1

Explorez le Japon à travers des articles pensés pour vous rapprocher un peu plus de sa culture
et de son quotidien.

L'histoire derrière 龍が如く

Quand on entend le mot Yakuza, l’image que beaucoup d’étrangers ont en tête ressemble probablement beaucoup à l’univers de « 龍が如く« , autrefois connu en Occident sous le titre Yakuza.

Des hommes en costume noir, d’immenses tatouages couvrant tout le dos, des hommes qui s’appellent entre eux « aniki », des clans rivaux, des guerres de territoire, des échanges de saké, des petits doigts coupés…

Et tout un monde fondé sur des notions comme le devoir, la loyauté ou le « règlement des comptes ».

Bien sûr, "YAKUZA" est une œuvre de fiction.

Mais beaucoup de mots, de traditions et de codes que l’on y retrouve sont profondément
liés à l’histoire réelle du Japon et des Yakuza.

Alors, d’où viennent réellement les Yakuza ?

Pourquoi une organisation criminelle utilise-t-elle des mots familiaux
comme « 親父 – Père », « 子分 – Enfant » ou « 兄貴 – Grand frère » ?

Pourquoi certains membres se coupaient-ils le petit doigt ?
Pourquoi portaient-ils d’immenses tatouages ?

Et pourquoi, encore aujourd’hui, les tatouages restent-ils relativement mal acceptés au Japon ?
→ Pour comprendre tout cela, il faut remonter plusieurs siècles en arrière, jusqu’à l’époque d’Edo.

Pourquoi « Yakuza » est-il associé au nombre 893 ?

Commençons par le mot lui-même.
En japonais, Yakuza s’écrit généralement : やくざ

Mais au Japon, il est parfois représenté par les chiffres : 893
Ce n’est pas une simple façon amusante d’écrire le mot.

L’explication la plus connue concernant son origine vient
du monde des jeux d’argent.

À l’époque d’Edo, certains jeux de cartes de type kabu consistaient à additionner la valeur de plusieurs cartes et à ne conserver que le dernier chiffre du total.

Par exemple : 4 + 5 = 9 donne un excellent résultat.

En revanche : 8 + 9 + 3 = 20 donne : 0 comme dernier chiffre.

Autrement dit : 八・九・三 = YA-KU-ZA formait une très mauvaise combinaison.

Le mot aurait alors commencé à désigner quelque chose de
« sans valeur », « inutile », avant d’être progressivement associé aux « joueurs professionnels » et aux hommes vivant
en marge de la société.

Avant les Yakuza : les Bakuto

À l’époque d’Edo, il existait déjà au Japon différents groupes vivant en dehors ou à la périphérie de la société officielle.

Parmi eux se trouvaient les : 博徒(ばくと)- BAKUTO

On pourrait traduire ce terme par « joueurs professionnels ».
Mais il ne s’agissait pas simplement d’hommes qui aimaient jouer.

Certains organisaient eux-mêmes des maisons de jeu clandestines.

Ils accueillaient les joueurs, organisaient les parties, géraient les lieux et en tiraient des bénéfices.

Or, à l’époque, les jeux d’argent étaient en principe interdits.
Il ne s’agissait donc pas d’exploiter un simple établissement de divertissement légal.

Peu à peu, des structures hiérarchiques particulières se développent.

On retrouve alors des notions comme :

親分(おやぶん) – OYABUN

子分(こぶん) – KOBUN

貸元(かしもと) – KASHIMOTO

代貸(だいがし) – DAIGASHI

縄張り(なわばり) – NAWARI

Si vous avez déjà joué à « YAKUZA », certains de ces mots devraient vous sembler familiers.

Ces structures constituent l’une des origines historiques des organisations qui seront plus tard associées aux Yakuza.

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Une autre origine importante : les Tekiya

Les BAKUTO ne sont cependant pas les seuls ancêtres historiques des Yakuza.
Un autre groupe joue également un rôle important : 的屋(てきや)- TEKIYA.

Les Tekiya étaient principalement des marchands ambulants installant leurs stands
dans les festivals, les fêtes religieuses et les marchés.

Pour donner une image moderne, on peut penser aux stands proposant aujourd’hui : takoyaki, yakisoba,
tir à la carabine, pêche aux poissons rouges, et autres attractions de matsuri.

Mais autrefois, il n’était pas forcément possible de simplement s’installer où l’on voulait.
Qui attribue les emplacements ? Qui contrôle telle rue ou tel marché ? Qui décide quel marchand peut s’installer ici ?
Qui protège les commerçants ? Le monde des Tekiya développe lui aussi des territoires,
des chefs et des relations hiérarchiques.

Avec le temps, les Bakuto, les Tekiya et d’autres groupes criminels vont s’influencer mutuellement et participer
à la formation des organisations qui deviendront plus tard les Bōryokudan,
c’est-à-dire les groupes criminels organisés modernes du Japon.

ODA Nobunaga au Honnou-ji,
debout au milieu des flammes.

Akechi Mitsuhide
général au service de Oda Nobunaga

Pourquoi les Yakuza parlent-ils comme une famille ?

Dans « YAKUZA », un mot revient constamment : 兄貴(あにき) – ANIKI.
Dans le japonais courant, 兄 signifie simplement « grand frère ».
Mais dans le monde des Yakuza, le vocabulaire familial est également utilisé pour exprimer la hiérarchie interne.

On trouve par exemple :

親分(おやぶん) – OYABUN, le chef, littéralement celui qui occupe
la place symbolique du « parent ».

子分(こぶん) – KOBUN, le subordonné, littéralement celui qui occupe la place de « l’enfant ».

兄貴分(あにきぶん)– ANIKIBUN,  un membre occupant symboliquement la position du grand frère.

弟分(おとうとぶん) – OTOUTOBUN,  un membre occupant la position du petit frère.

Autrement dit, la relation n’est pas simplement : « patron → employé »
mais symboliquement : « parent → enfant » ou : « grand frère → petit frère ».

Cette structure familiale fictive permettait de renforcer la loyauté, les obligations et la hiérarchie interne.
Un autre élément très important était : 盃(さかずき) – SAKAZUKI la coupe à saké.
Échanger du saké pouvait servir à officialiser une relation entre deux hommes ou entre un chef et son subordonné.

Ainsi, lorsqu’un personnage de « YAKUZA » parle de « sakazuki », de « père » ou d’« aniki », il ne s’agit pas simplement
d’un vocabulaire inventé pour le jeu. Ces termes possèdent de véritables racines historiques.

La dette d’une nuit
et d’un repas

Pour comprendre le monde des Yakuza et du ninkyō, il faut comprendre deux notions japonaises importantes.

La première est : 恩(おん) – ON, la dette morale
créée par un bienfait reçu.

La seconde est : 義理(ぎり) – GIRI, le devoir moral ou l’obligation envers quelqu’un.

Certains Bakuto voyageaient d’une région à l’autre. Lorsqu’ils arrivaient sur le territoire d’un autre chef,
ils pouvaient être hébergés pour une nuit
et recevoir un repas.

Cela s’appelait : 一宿一飯(いっしゅくいっぱん) Littéralement : « une nuit et un repas ».

Aujourd’hui, cela peut sembler être un service relativement banal. Mais dans le monde des Bakuto, même une aide aussi modeste pouvait être considérée comme une dette morale extrêmement importante.

D’où l’expression :
一宿一飯の恩義(いっしゅくいっぱんのおんぎ)
« La dette d’honneur d’une nuit et d’un repas ».

L’idée était simple : Ne pas oublier un bienfait reçu.
Aider celui qui vous a aidé.
Rendre ce que l’on vous a donné.

Et parfois continuer à respecter cette obligation même lorsque cela devient dangereux. Ce type de valeur
va fortement contribuer à l’image ultérieure du monde Yakuza fondé sur la loyauté, la dette morale et le devoir.

Le Ninkyō est-il le « code d’honneur » des Yakuza ?

Un autre mot souvent associé aux Yakuza est : 任侠(にんきょう) – NINKYOU.
On pourrait le traduire approximativement par : « esprit chevaleresque » ou : « sens de l’honneur et de la loyauté ».

L’idéal du Ninkyō consiste notamment à : respecter sa parole, aider les plus faibles,
s’opposer aux puissants abusifs,
faire passer le devoir avant son propre intérêt.

On retrouve souvent l’expression : 弱きを助け、強きを挫く « Aider les faibles et s’opposer aux puissants ».
Mais il faut être prudent. Le concept de Ninkyō n’a pas été inventé par les Yakuza.
Il est beaucoup plus ancien.

Les Bakuto puis certains groupes Yakuza se sont approprié cette idée pour construire leur propre image idéale.
Ensuite, la littérature, le théâtre et surtout les films de Yakuza ont renforcé l’image du : « criminel qui tient sa parole »
du : « hors-la-loi qui protège les faibles » ou du : « mauvais garçon qui possède malgré tout son propre sens de la justice ».

Les films de 任侠映画(にんきょうえいが), particulièrement populaires au XXe siècle, ont joué un rôle énorme
dans la construction de cette image. Mais cela ne signifie évidemment pas que les Yakuza étaient de « gentils criminels ».

Les organisations criminelles ont historiquement tiré de l’argent des jeux illégaux, de l’extorsion,
de la violence et d’autres activités criminelles.

Le Ninkyō doit donc être compris comme un idéal, une justification morale
et aussi une image largement renforcée par la fiction.

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